Tranche de vie avec un pigeon

, par Léa Sébastien

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Dans la hiérarchisation des espèces instituée par l’homme, des gros mammifères carnivores aux moustiques, le pigeon ne figure pas en bonne place ; il représente même un « nuisible ». Et pourtant…

Attablée à un bistrot au bord du Tarn un dimanche après-midi, j’étais occupée à boire une bière, ce que je sais faire de mieux. Soudain un objet volant non identifié s’écrase dans les buissons adjacents. J’y découvre un oisillon aux yeux globuleux, le bec cassé par la chute. Je le prends sous « mon » aile en attendant que les siennes poussent.

Google, bible du XXIe siècle, m’informe que la boule terrorisée sur mon canapé n’est autre qu’un pigeon ramier, autrement dit une palombe, ce migrateur qui traverse montagnes et steppes chaque année, sauf si son envol est stoppé net par de basses envies humaines de salmis. Que faire de ce sauvageon dans mon salon ? Surtout ni pain ni lait, m’informe un site dédié aux ramiers, mais plutôt de la bouillie de lentilles via une pipette ou un sac plastique troué… toutes les trois heures. Me lever la nuit pour nourrir ce volatile hirsute et malodorant ? Ce que je fis en lui enfournant de force des lentilles tièdes écrasées (20 % dans son bec ; 80 % ailleurs) puis en l’installant dans la chambre d’ami·e·s.

Quelle ne fut pas ma surprise de le découvrir toujours vivant le lendemain matin. Moche et sale mais vivant. Un de ses « fientodromes » favoris était le guide du routard sur Venise ; mais qu’avait-il contre Venise ? Il faut savoir que les fientes se nettoient plus facilement sèches. Il convient donc de les laisser telles quelles sur la télé, la nappe ou la lampe. Un petit travail à faire sur soi. La pièce était déjà constellée de fientes et de tas de lentilles séchées. Je me mis aussi à manger des lentilles, histoire de prendre nos repas ensemble.

Au bout de dix jours, mon volatile, que j’avais dénommé Béco, se mit à ouvrir le bec quand j’approchais ma pipette de lentilles. Le grand bond en avant ; le premier pas sur la Lune ; la découverte de la tarte Tatin. Bref, une révolution, tout du moins dans notre quotidien. Il perdit son duvet et commença même à ressembler à quelque chose avec sa collerette blanche, son plumage irisé et de magnifiques yeux dorés.

Nous avions désormais notre routine. Le matin, il me saluait en faisant la roue accompagnée de deux roucoulades (j’en déduisis qu’il s’agissait d’un mâle mais la réalité est que si l’être humain sait aller sur la Lune, il est incapable de sexer le pigeon). Puis p’tit-déj’ en commun (café et tartines pour moi ; eau et graines pour lui) avant la toilette qu’il aimait faire sur mon épaule pendant que je lisais le journal. De petites plumes dégringolaient ainsi doucement sur le prochain forum climatique, les attaques en Palestine et les résultats du rugby. Cela donnait quelque chose d’aérien et de magique aux nouvelles du monde. Ensuite c’était la sieste sur le placard. Là il baillait (si, si) et se transformait en une grosse boule grise immobile. L’après-midi était consacré à des essais d’envol avec cible d’atterrissage sur ma tête.

Mais sa remise en liberté commença à me tracasser. Animal sauvage et migrateur, il devait continuer sa route à l’extérieur de mon salon. Un jour qu’il avait réussi plusieurs allers-retours de ma tête au fauteuil, je décidai, morte de trouille, de lui ouvrir la porte sur le jardin. Il se posa sur le transat, puis voleta jusqu’au cèdre et disparut. Mon cœur se serra ; j’étais heureuse d’avoir pu lui autoriser un nouveau départ ; triste d’avoir perdu mon compagnon du moment (ne me trouvez pas pathétique, j’ai aussi des relations avec des humain·e·s).

Pour me changer les idées, je me mis à jardiner quand mon chignon fut assailli : Béco était revenu ! Il grattait la terre en cherchant à picorer. J’étais ravie, subjuguée. Le monde était dorénavant à lui mais lui préférait encore ma compagnie au monde. J’en profitais pour déposer quelques graines dans mes sillons (adieu mâche et radis) pour lui apprendre à chercher sa nourriture.

Chaque matin, il allait se gaver de fruits de micocoulier, puis faire sa toilette sur le cèdre, et la sieste sur l’abri de jardin. Quand il pleuvait ou ventait, Béco refusait de sortir et optait alors pour une vie anthropisée. Chochotte.

Un jour, en rentrant de la boulangerie, je découvris un tas de plumes maculées de sang sur la route. Je n’avais pas su lui enseigner tous les pièges de la vie moderne (voiture, fusil, poison, etc.). En larmes, je l’imaginais découvrant le bitume en me suivant des yeux et ne se méfiant pas du monstre de ferraille roulant vers lui. « Encore un satané rat volant » aura pensé le conducteur sans dévier de sa trajectoire.

Je l’ai cherché toute cette journée maudite. Dans les parkings et les ruelles, sous les voitures et les poubelles. On dit que les oiseaux se cachent pour mourir ; je souhaitais découvrir sa cachette pour lui dire adieu. En vain. C’est alors que Béco réapparut tout ensanglanté. Béco ! Il avait une blessure au cou et à la tête, sa queue avait disparu et une patte traînait sur le côté. Le lendemain, nous patientions dans la salle d’attente de la clinique pour NAC (nouveaux animaux de compagnie) entre une lapine avec cystite et un python maigrichon. Anesthésie générale puis radios (si, si). Béco ressortit avec une énorme patte toute rose, couleur de son attelle. Ça lui donnait un petit côté chic.

Il ne pouvait plus voler (un oiseau ne vole pas sans queue, son gouvernail). Petit à petit ses plaies se refermèrent, ses plumes repoussèrent et il put poser au sol sa vilaine patte en adoptant une démarche de militaire en parade pour se déplacer. Pendant plus d’un mois, je l’entraînai à marcher et l’aidai à faire sa toilette. Un survivor , ce Béco. C’était l’automne et lorsque la journée promettait d’être belle, je lui ouvrais la fenêtre afin qu’il renoue avec le dehors. Évidemment plus de micocoulier ni de cèdre.

Vint le jour où je décidai de lui enlever son attelle. Tout doucement, je découpai le sparadrap rose, puis la ouate pour tomber sur un bâtonnet de glace coupé en quatre entourant sa patte endolorie. Lorsque sa patte maigrichonne et biscornue fut mise à nue, il y eu un instant sans bruit ni mouvement. Puis l’oiseau la gratta (que ça devait être bon !), la secoua et tenta de la poser au sol. Patatras. Il tomba une fois, dix fois. L’attelle n’avait pas fonctionné. Béco s’obstina ainsi toute la journée et s’endormit épuisé. Le lendemain matin, alors que je sortais de la douche, je fus surprise de trouver Béco. Un jet discret continuait à sortir du pommeau quand l’oiseau s’installa dessous, secouant ses ailes et pataugeant dans l’eau savonneuse en tournant sur lui-même. Un instant de grâce.

Un nouveau Béco était né : propre et sans attelle, il semblait fier et gonflé d’énergie. Magnifique, il voulut sortir cet après-midi-là et je l’y autorisai. Seulement cette fois il ne revint jamais.

Je l’appelai (il répondait en général à mes appels ; si, si) et le cherchai partout re-dans les parkings et les ruelles, re-sous les voitures et les poubelles. Rien. Dans un dernier sursaut d’optimisme, je collai des affiches chez tous les commerçants du quartier : « Pigeon boiteux perdu (photo) ; appelez au … » (merci de ne pas ricaner ni lever les yeux au ciel). Étonnamment, je reçus un appel. Une dame me certifia qu’elle était devant Béco, qu’il picorait avec d’autres pigeons et qu’il avait l’air « tranquille » (dit à la toulousaine). Je lui redonnai son signalement : sa collerette, sa vilaine patte, son bec tordu ; c’était bien lui. Le temps que j’arrive sur place, le groupe de pigeons avait disparu.

Un ramier ne peut regagner sa liberté qu’à une condition : se faire adopter par un groupe. Sans attelle et sans odeur, il était débarrassé de toute trace anthropique. En aurait-il profité pour tenter un rapprochement avec ses semblables ? J’avais envie d’y croire. Les nuits glaciales qui ont suivi, j’ai beaucoup pensé à lui qui était si frileux. J’essaye souvent de l’imaginer dans sa nouvelle vie. Les ramiers voyagent beaucoup mais reviennent nicher là où ils ont grandi. Je ne désespère pas de le revoir un jour. Ton cèdre t’attend, mon Béco.

Béco fut appelé d’abord phatta par les Grecs puis columba palumbus par Linné en 1758. Les petites palombes sont nourries au début de leur vie avec du lait de jabot. Après quinze jours d’« allaitement », ce lait est remplacé par des aliments végétaux pré-digérés par les parents. Les palombes sont grégaires et monogames. Les couples se forment généralement pour une saison de reproduction, mais dans les régions où elles sont sédentaires, ces couples peuvent durer jusqu’à la disparition d’un des deux partenaires. Comme l’écrivait Buffon dans son Histoire naturelle : « Comme il y a confiance et fidélité dans l’union entre le mâle et la femme, cela suppose que le sentiment d’amour et le soin des petits durent toute l’année ». La palombe roucoule et son chant, quoique très diversifié, peut s’apparenter selon les spécialistes à « grouh-grou-gou-gou ».