Trois livres pour une écologie de gauche

, par Philippe Colomb

Le Temps du monde fin. Vers l’après-capitalisme
Geneviève Azam,
Les Liens qui libèrent, 2010
222 pages, 18 €

Ne soyons pas des écologistes benêts. Pour un protectionnisme écologique et social ,
Aurélien Bernier, Michel Marchand et le M’PEP,
Mille et une nuits, 2010
128 pages, 3,50 €

Marx écologiste
John Bellamy Foster,
Amsterdam, 2011
133 p., 12 €

Sont parus à quelques mois d’intervalle deux livres portant la même ambition de conjuguer « écologie » et « altermondialisme » (pour les deux notions, les guillemets s’imposent évidemment, tant elles peuvent être vagues et imprécises). Geneviève Azam est responsable du pôle écologie à ATTAC. Aurélien Bernier et Michel Marchand participent au M’PEP (Mouvement Politique d’Éducation Populaire), organisation issue la crise démocratique qu’à connue ATTAC en 2008. Ce sont donc en quelque sorte les deux sœurs ennemies de l’altermondialisme français qui expriment aujourd’hui leurs position par rapport aux questions environnementales fondamentales.

L’ouvrage de Geneviève Azam se distingue certainement par la profondeur, la rigueur et la vigueur de son propos, mais aussi par son sens de la pédagogie. A chacun de ses développements, Azam prend un soin tout particulier à faire le lien entre les auteur·e·s « classiques » de la pensée progressiste et les problématiques plus spécifiquement écologistes : Marx, Hannah Arendt ou Marcel Mauss sont ainsi discuté·e·s et articulé·e·s avec les apports d’Ilich, Jean-Pierre Dupuy ou Naomi Klein.

Dès le premier chapitre, la rupture avec le marxisme historique est à la fois marquée et pensée : « La possibilité de voir émerger d’autres mondes ne tient à aucune nécessité historique a priori, à aucun mouvement de l’histoire qui conduirait vers un progrès inéluctable. Elle suppose cependant l’acceptation de la finitude de la Terre et un changement d’imaginaire des mouvements d’émancipation. »

Azam brosse ensuite une rapide histoire de l’exploitation des ressources naturelles par l’humanité, insistant sur l’imaginaire de domination de la nature qui traverse finalement tous les systèmes productiviste. C’est de cet imaginaire que naît, pour l’auteur, le sentiment d’arrachement moderne : « La dualité entre la nature et la culture, qui exprime la nécessité pour les sociétés de construire des artifices humains qui les séparent du monde naturel, a été réalisée sous la forme de la domination et d’une séparation radicale, d’une privation du sol, d’une dé-solation. »

Si la critique d’Azam est totalement justifiée par rapport à la mise en œuvre historique des idées marxistes, on lira cependant avec beaucoup d’intérêt le petit ouvrage de John Bellamy Foster sur le « Marx écologiste ». Prenant à contre-pied beaucoup de lectures rapides, Foster pointe l’influence de Justus von Liebig sur la compréhension par Marx de la rupture dans la société capitaliste de « l’interaction métabolique » entre les sociétés humaines et la nature. S’appuyant principalement sur l’exemple de l’appauvrissement des sols et l’amoncellement de déchets générés par la dissociation des lieux de production et des lieux de consommation, Foster trace de façon assez convaincante le portrait d’un Marx profondément conscient des enjeux de la soutenabilité du développement et refusant l’approche « prométhéenne » du capitalisme. Selon Foster, le peu de visibilité de cette dimension écologique de la pensée marxiste s’explique par la conviction que ces problèmes ne deviendront des urgences qu’après la révolution prolétarienne et que celle-ci reste dont la priorité du moment.

Mais plus subtilement, Foster discute avec les marxistes contemporains l’idée que la contradiction écologique du capitalisme soit révolutionnaire : comme les dernières décennies l’ont tristement montré, les désastres écologiques ne sont pas en eux-mêmes des moteurs suffisants pour renverser l’organisation économique de la société. C’est très précisément sur ce point que l’ouvrage de Bernier et Marchand ne convainc pas tout à fait. Après avoir dressé un tableau des ravages du néolibéralisme sur les ressources naturelles et dénoncé la supercherie du capitalisme « vert », les auteurs décrivent abondamment les leviers de la mobilisation nécessaire à mettre en œuvre pour un programme de sortie du néo-libéralisme : une forme écologique, sociale et universaliste de protectionnisme et une sortie de l’OMC, la construction de nouvelles solidarités et la mise en place d’une écologie républicaine. Mais le moteur révolutionnaire de la lutte des classes semblant bien enrayé, on peut s’interroger sur la force de celui de la lutte pour la justice écologique.

Sur ce point que l’approche d’Azam semble plus riche et articule fortement les questions d’exploitation des ressources naturelles (elle souligne notamment sur les enjeux de l’« extractivisme », exploitation néo-coloniale des richesses des sols) et de reconstruction d’une communauté politique. En mettant la relocalisation au cœur de son projet politique anti-capitaliste, Azam pointe une piste prometteuse : permettre aux peuples de reprendre la main sur l’utilisation des ressources de son territoire, c’est enclencher une dynamique positive d’appropriation de sa propre vie par chacun et chacune, de sortie de domination économique du Sud par le Nord, et de régénération du projet démocratique. S’appuyant sur des exemples sud-américains récents, Azam montre qu’une société peut faire démocratiquement le choix de la sobriété et de l’équilibre écologique.

Car pour Azam, l’humanité doit réapprendre à habiter la Terre (elle insiste sur la majuscule), c’est-à-dire qu’elle doit sortir de l’ethnocentrisme et arrêter de regarder la Terre depuis le ciel. « La Terre vue de la Terre n’est pas le monde d’en bas vu par ceux d’en haut, il n’est pas celui d’une rationalité technicienne abstraite qui surplomberait le monde vécu, ni le monde horizontal de la modernité liquide qui condamne les humains à une vie en surface, tels des parasites, elle n’est pas celui de peuples imaginaires et abstraits, c’est un monde où les dominés disent autre chose que la domination, où la pauvreté n’est pas une défaite, où les certitudes de l’ethnocentrisme sont bousculées par des mondes qui viennent heurter le nôtre, comme des objets "sauvages" ont bouleversé l’art du XXe siècle avant d’être renvoyés sur le marché des "arts premiers". »