Un an dans la vie d'une forêt

, par Romain Juhel

Un an dans la vie d’une forêt
David G. Haskell
Flammarion, 2014
368 pages, 21,90 €

Quarante-trois petits essais retracent l’évolution sur une année d’un mandala (1) d’un mètre carré dans une forêt ancienne, tout à la fois condensé de l’agrosystème forestier et « représentation symbolique du monde ». Avec quelques règles, tout de même, que se fixe l’auteur : « y venir le plus souvent possible, y observer le jeu des saisons, garder le silence, ne rien prélever, ne rien déplacer, effleurer peut-être, et patiemment [se] fondre dans le microcosme ».

Rien de bien extraordinaire a priori , et pourtant... Animé par une démarche d’une simplicité déroutante, David G. Haskell nous offre ici un regard passionné sur notre monde, empreint tout à la fois de curiosité et d’intelligence, de sagesse et de bienveillance. Biologiste américain de 45 ans adepte de la méditation de pleine conscience, il mêle avec une finesse rare observation de la nature, analyses scientifiques et interprétations culturelles et réveille avec bonheur une capacité d’émerveillement qui sommeillait en nous depuis trop longtemps.

Tout au long de cette expérience, son vécu de naturaliste le conduit à mettre au jour ce qu’il y a d’universel dans l’infiniment petit. Il décortique avec malice l’interdépendance qui régit la nature et ne manque pas une occasion de souligner l’imprudence humaine à souhaiter s’y soustraire, tout embourbé·e·s que nous sommes dans nos fantasmes prométhéens... Comment ne pas abonder dans son sens lorsque, comparant la luciole et sa merveilleuse lanterne à l’homme armé d’une torche électrique, il y voit un vieux sage fruit de millions d’années de perfectionnement faisant la leçon à un nourrisson ridiculement gaspilleur ?

Nulle volonté chez lui néanmoins de faire de l’homme le cancer que l’on décrit parfois. Lorsque des balles de golf, « manifestation de l’esprit ludique d’un primate africain intelligent », atterrissent malencontreusement dans le mandala, il se pose la question de notre place dans la nature et d’une soi-disant « pureté » à préserver. Sa réponse est sans appel : « Aimer vraiment le monde, c’est aussi aimer l’ingéniosité et le caractère badin de l’homme ».

Sa description des relations de compétition et de coopération, qui semblent former dans la forêt les deux faces d’une même médaille, nous interroge également sur le fonctionnement des sociétés humaines. Dans la forêt, piraterie et exploitation côtoient complémentarités et symbioses les plus harmonieuses et l’auteur de demander habilement : « Qu’y a-t-il derrière les théories que nous plaquons sur la nature ? »

Le sens esthétique, « tension entre ordre et diversité », est également très présent tout au long de cet almanach qui nous rappelle plus celui d’Aldo Léopold (2) que le Walden de Thoreau cité par l’éditeur. Il décrit notamment le rôle prépondérant joué par la lumière dans l’histoire de la vie, expliquant pourquoi nous voyons le ciel bleu, dans quel but certains singes d’une espèce commune n’ont pas le même nombre de récepteurs chromatiques, comment les arbres arrivent à « voir » les couleurs...

La diversité sexuelle, la continuité évolutive, la souffrance animale ou encore la relativité des équilibres écologiques sont tout autant de sujets passionnants que David G. Haskell aborde également avec subtilité grâce à l’observation patiente de son petit mètre carré de forêt primaire.

Deux clans s’affrontent aujourd’hui au sein de l’écologie politique sur la priorité que nous devons donner à notre travail. Que doit-on essayer de changer en premier : l’homme ou la société ?

David Haskell, en homme de science et de spiritualité, pointe avant tout les dangers d’une connaissance basée uniquement sur l’analyse scientifique, et privée d’une observation sensible du monde. Et, réconciliant à sa manière les critiques sociale et culturelle, il conclut en nous invitant à considérer les deux à la fois, arguant que « l’observation de soi et l’observation du monde ne s’excluent pas mutuellement », « chacun de nous [habitant] un mandala à plusieurs étages, aussi complexe et mystérieux qu’une forêt ancienne ».

(1) Terme sanskrit signifiant « cercle », le mandala est dans le tantrisme et le bouddhisme un diagramme dont les figures géométriques, les couleurs symboliques, etc., représentent l’univers et servent de support à la méditation.
(2) Auteur (1887-1948) d’un Almanach d’un comté des sables .