« Vache folle » et autophagie généralisée

, par Mondher Kilani

sorciere_petite {PNG}par Mondher Kilani

Des Européen·ne·s paniqué·e·s qui dressent des bûchers sacrificiels où sont immolées des millions de vaches… Mondher Kilani, professeur à l’université de Lausanne, revient sur le sens profond de la crise de la « vache folle ».

« Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es. » Ce vieil adage populaire s’est trouvé atteint de trouble quand la paisible vache fut soudain prise d’une crise de folie, suite au ramollissement de son cerveau victime de l’encéphalopathie spongieuse (ESB). Notre identité alimentaire semblait jusqu’ici assurée à travers l’image d’une vache robuste et saine. On découvrait soudain l’horrible vérité, l’insoutenable : la vache, notre vache, est cannibale ! On l’a engraissée avec des farines fabriquées à partir de cadavres d’autres animaux et même… du placenta humain. La frontière des espèces s’est trouvée ainsi doublement transgressée : non seulement l’Homme, certes par nécessité, s’alimente en dévorant d’autres espèces vivantes, mais à cause de ses besoins croissants il a transformé des espèces jusqu’ici réputées herbivores en carnassières. Une boucle dangereuse qui ressemble fort à de l’autophagie s’est nouée.

Homme et animal : un lien ambigu

En tous temps, l’Homme a eu des scrupules à consommer une nourriture obtenue par la mise à mort d’êtres animés, mais faisant de nécessité vertu, il a partout tenté de contenir cette pratique dans le cadre de rituels. Songeons au rituel de la chasse chez les peuples dits « primitifs » dont la clef réside dans deux problèmes existentiels fondamentaux, à savoir : la ligne incertaine qui sépare l’Homme de l’animal et la conscience que la survie des humain·e·s dépend de la destruction d’autres éléments du règne vivant. De tels soucis ont également été partagés par les religions monothéistes. C’est ainsi que la prescription biblique interdit de consommer le sang des animaux, parce qu’il est la « vie », « ’âme », le « principe vital », une prérogative de Dieu sur lequel l’homme n’a pas de pouvoir. De même le christianisme primitif, en abolissant les interdits alimentaires juifs, en garda néanmoins deux principaux : le sang et les viandes étouffées (c’est-à-dire non saignées). L’islam reconnaît également à l’animal un souffle vital qui l’anime. D’où la prescription de l’abattage rituel qui consiste pour tout·e musulman·e à égorger l’animal et à faire couler à terre le sang, réceptacle de l’âme. La mort d’un animal a été ainsi partout d’abord un acte rituel. Elle relève d’une mort sacrificielle qui doit rendre à chaque partie son dû.

L’horizon trouble du mangeur occidental

Mais qu’en est-il de notre modernité ? La mauvaise conscience liée au fait de tuer et de manger les animaux demeure manifestement une des composantes de l’attitude contemporaine envers la viande. Manger de la chair exige aussi une force morale : celle qui nous permet de supporter l’idée qu’une mise à mort est à la base de notre régime carné. Ceci explique les efforts déployés, depuis plus d’un siècle, à exiler vers la périphérie des zones urbaines nos abattoirs et à produire des règlements de plus en plus contraignants censés nous laver aux sens propre et symbolique de l’acte de tuer. L’interdiction des « tueries », encore pratiquées dans la rue au beau milieu du XIXe siècle, a dérobé l’abattage au regard public. La sensibilité moderne tend à épargner au consommateur le spectacle d’animaux égorgés en pleine vie. On aboutit ainsi à la construction de cette fiction d’une mort « propre », sans sang versé, ni victime, ni sacrificateur. La mise à mort moderne des animaux n’a plus rien de sacrificielle.

« Vache folle » et déclin de la raison sacrificielle

Mais voilà que ce bel ordonnancement a menacé de s’écrouler. Voilà que la « folie » de la vache qui a précipité une hécatombe du cheptel bovin a risqué, par contagion, de nous rendre nous-mêmes fous (c’est l’hypothèse selon laquelle un lien étroit existerait entre la maladie de la vache et son équivalent chez l’Homme, la maladie de Creutzfeldt-Jakob). Nous avons été atteints dans notre propre chair, mais aussi dans notre identité profonde. Après avoir mis le plus de distance entre lui et l’animal sacrifié, l’Homme moderne a assisté au retour du refoulé et s’est trouvé obligé, pour parer à la crise, d’immoler à son tour non pas une vache, mais des millions de vaches ! En quoi ce bûcher de bovins aura-t-il été rédempteur ? En quoi aura-t-il permis de reconstituer du sens ? Il semble bien que seuls l’équilibre économique et les compensations monétaires à consentir aux producteurs aient été à l’ordre du jour. En revanche, nous sommes resté·e·s sur notre faim, si j’ose dire, concernant l’identité de ce que nous mangeons. Nous demeurons perplexes lorsque nous découvrons que l’on n’a pas échappé à ce que l’on a renvoyé au temps des superstitions : le sacrifice (il y a longtemps que la boucherie n’entretient plus de rapports avec les dieux ou avec Dieu). Ou encore lorsque nous découvrons que l’absence d’une relation directe avec l’animal est destructrice de l’identité. Et enfin lorsque nous découvrons que la transgression de certains tabous peut être mortelle, comme, par exemple, du fait de manger ou de donner à manger aux vaches de la « viande morte » – celle d’animaux morts naturellement ou accidentellement – dont le sang n’a pas été versé pour les « désanimer ». A la prescription du Deutéronome (XIV, 21) – « Vous ne pourrez manger aucune bête crevée » – il faudrait peut-être ajouter le conseil suivant : « Vous ne donnerez pas à manger de la viande étouffée à vos vaches ».

Catastrophes modernes ou l’ère du soupçon

En mettant en cause les pratiques et les représentations relatives à l’alimentation, à la santé et au traitement du corps – aussi bien humain qu’animal – la crise de la « vache folle » a exprimé la fissure du lien social et le déficit de sens qui l’entoure. C’est parce que la conscience rationnelle et utilitariste n’arrive pas à répondre aux multiples ratés suscités par les diverses manipulations industrielles du vivant, que tous les éléments de la crise sont vécus sur le mode de la panique et de l’angoisse. La dimension apocalyptique qu’a pu prendre l’affaire de la « vache folle » est à rapprocher d’autres catastrophes modernes comme l’empoisonnement au mercure de plusieurs villages de pêcheurs japonais dans les années 1950 (catastrophe de Minamata), les accidents chimiques de Seveso en Italie et de Bhopal en Inde respectivement en 1976 et en 1984, l’accident de Tchernobyl (1986) et la destruction de Fukushima (2011). La maladie de la « vache folle » se propage de façon dissimulée, aussi invisible que la radioactivité. L’idée d’une contamination généralisée de notre quotidien s’insinue sûrement en nous. Ce sentiment de l’apocalypse est d’autant plus fort que la société moderne a chassé de son univers la tragédie en niant le hasard et l’incertitude. Notre société peine à prendre en considération l’incertitude qui est pourtant partout – incertitude écologique, incertitude biologique, incertitude sociale et politique – pour lui préférer la logique du crash, de l’accident.

Derniers livres parus :

Anthropologie. Du local au global , Armand Colin, 2012.

Guerre et sacrifice. La Violence extrême , PUF, 2006.