Vandana Shiva

, par Aude Vincent

Vandana Shiva. Pour une désobéissance créatrice
Lionel Astruc
Actes Sud, 2014
204 pages,19 €

Dans ces entretiens, Vandana Shiva, écoféministe indienne, militante contre la mondialisation, aborde ses thèmes de prédilection : l’agriculture vivrière, la biopiraterie, le pillage des ressources naturelles par les multinationales et l’écoféminisme.

L’insistance de l’intervieweur sur la vie et l’histoire de la famille de Vandana Shiva est de peu d’intérêt. De même ses questions sur « comment agir » en tant que citoyen, homme ou occidental·e sont relativement agaçantes : Vandana Shiva expose et explique en effet largement sa pensée et sa stratégie politique à travers ses livres, ses conférences et le présent entretien, de façon claire et argumentée. Il y a là suffisamment matière à alimenter ses réflexions sans « demander à maman » comment être un bon proféministe par exemple… Publier des entretiens plutôt que de traduire l’un des (nombreux !) titres de Vandana Shiva qui ne le sont pas encore en français n’est pas un choix extrêmement convaincant. India Divided (1), notamment, mériterait d’être diffusé. Cet essai expose avec brio l’histoire de la colonisation de l’Inde par le Royaume-Uni et son impact encore à l’heure actuelle, par exemple suite à la montée des fondamentalismes religieux nourris par l’empire britannique pour diviser le mouvement d’indépendance.

Le lecteur pourra cependant découvrir dans cet ouvrage certaines des positions de Vandana Shiva : ainsi elle promeut l’autonomie alimentaire pour des raisons écologiques évidentes mais aussi pour éviter la dépendance à la grande distribution. L’agriculture moderne, chimique et biotechnologique, tend à détruire cela – même si 70 % de la production alimentaire mondiale est encore fournie par les petites exploitations (2) ! L’autonomie alimentaire, ou des circuits courts, sont possibles avec des polycultures et des semences gérées et échangées librement. C’est pourquoi une grande partie de ses combats ont été pour faire révoquer des brevets sur des plantes, contre l’introduction de variétés OGM et pour conserver et faire vivre les semences paysannes.

Le pillage par des entreprises des ressources en eau ou des matières premières, comme les minerais, provoquent des dégâts écologiques considérables et bouleversent la vie de nombreuses communautés humaines. Vandana Shiva célèbre les luttes de ces dernières pour défendre leurs lieux de vie et leurs vies tout court, notamment les luttes victorieuses du mouvement Chipko contre la déforestation en Himalaya dans les années 70 ou contre les usines de Coca-Cola dans plusieurs régions indiennes ces dernières années. Mais quand les gouvernements mettent leurs polices et leurs armées au service des multinationales, comme dans le centre de l’Inde contre les communautés tribales, ce sont de véritables guerres qui ont lieu (3). Rappelons-nous que les matières premières extraites sont ensuite transformées en Chine pour fabriquer des produits pour beaucoup consommés en Occident… Les multinationales mènent en fait une guerre à la planète toute entière : leurs pratiques, mais aussi leur vocabulaire et leur histoire en sont la preuve. Il ne faut en effet pas oublier que l’industrie agrochimiques plonge ses racines dans la Première Guerre mondiale : les fabricants d’explosifs et de gaz mortels pour les humain·e·s ont réutilisé les procédés mis au point pour produire des engrais et des pesticides.

Vandana Shiva a adopté la position d’écoféministe suite au mouvement Chipko, pendant lequel elle a réalisé que les femmes pauvres des milieux ruraux ont une connaissance fine des écosystèmes qui les entourent. Or ce savoir n’est pas reconnu comme tel, pas plus que leur travail, simplement du fait de leur statut social. Cela la conduit à l’écriture d’un de ses premiers ouvrages (4) dans lequel elle affirme que puisque les femmes comme l’environnement sont dominés par les hommes et le capitalisme, il est vital de partir des liens entre les femmes et la nature pour leur résister.

(1) India Divided. Diversity and Democracy under Attack , Seven Stories Press, 2003.
(2) Rapport de la FAO, 2014.
(3) Voir également à ce propos Arundathi Roy, Broken Republic , Penguin Books, 2012.
(4) Staying Alive. Women, Ecology and Survival in India (Zed Books, 1989), Kali/Women Unlimited, 2011.