Vous avez dit « proximité » ?

, par Thierry Paquot

invité-color {JPEG} par Thierry Paquot

« Circuits courts », « produits du terroir », « matériaux locaux », « commerces de proximité », « livraisons à domicile », « comités de quartier », « repas d’immeuble », « fête des voisin·e·s » – que sais-je encore ? – la limitation des déplacements, des gens et des biens, s’impose de plus en plus comme l’expression évidente du bon sens. Pourtant l’être humain désire sortir, aller ailleurs, parcourir le monde… Comment penser un tel paradoxe d’un point de vue environnemental ?

Qui n’est pas en colère d’apprendre que les crevettes pêchées en mer du Nord sont décortiquées et préparées au Maroc avant de parader dans l’assiette du consommateur européen ? Et le jus d’orange californien qui parcourt 8000 kilomètres avant d’atterrir dans votre verre ? Et le petit yaourt tout inoffensif et si onctueux, pourquoi totalise-t-il des centaines de kilomètres lui aussi avant de caresser votre langue ? Le container, voilà le coupable ! C’est lui, et plus généralement le transport maritime, si peu coûteux, qui expliquerait ces incroyables circonvolutions planétaires. Certes le commerce au loin ne date pas d’hier, pourtant ce sont dorénavant des produits d’ ici qui viennent de là-bas et réciproquement, suite à la globalisation et à une nouvelle division internationale du travail qui délocalise et relocalise incessamment les entreprises, les cultures, la main d’œuvre, d’où d’invraisemblables trafics aux méfaits rarement comptabilisés.

Face à ce tournis programmé, gaspilleur d’énergies, de temps, de terres, destructeur d’écosystèmes aquatiques et traumatisant pour les populations concernées (migrations forcées ici et déstructuration économico-territorales là), il paraît tout bonnement raisonnable d’économiser les transports et de consommer principalement ce qui est produit localement. Pourquoi mille citadins se rendraient-ils avec mille automobiles à l’hypermarché régional alors qu’une poignée de marchands ambulants pourraient les desservir, tout comme quelques AMAP… Des villages urbains et des quartiers de villes accueilleraient avec satisfaction la présence de services, d’artisans, de boutiques accessibles à pied ou à vélo. Pourquoi le télétravail n’est-il pas davantage stimulé ? Comment ne pas mieux recycler, réparer, récupérer, réutiliser pour contrer l’obsolescence imposée ? C’est chaque territoire qu’il convient de reconfigurer, non plus à l’aune du productivisme mais à celui de l’exigence environnementale, afin de créer des bio-régions ayant leurs propres instances politiques.

Et l’habitant·e ? Doit-il ou elle ne plus bouger au risque de paraître environnementalement incorrect ? L’enfant veut jouer dehors, l’adolescent·e découvrir le monde, l’adulte changer d’air. La géographie existentielle de chacun·e est dorénavant réelle et virtuelle, géographique et numérique, continue et discontinue. Elle s’inscrit dans un monde sans cesse renouvelé et considère à la suite de Miguel Torga, écrivain portugais, que « l’universel, c’est le local moins les murs ». Oui, opposons l’universalité de la condition humaine (celle qui dialectiquement combine le proche et le lointain) à la tyrannie des mobilités contraintes promues par un capitalisme dévastateur. Osons le local et l’ailleurs qui sont notre richesse !