Zomia

, par Xavier Rabilloud

Zomia ou l’art de ne pas être gouverné
James C. Scott
Traduit par Nicolas Guilhot, Frédéric Joly, Olivier Ruchet
Le Seuil, 2013
2009, 544 pages, 27 €

La Zomia est une zone collinéenne et montagneuse de 2,5 millions de kilomètres carrés, aux confins de plusieurs États-nations d’Asie du Sud-Est. Elle abriterait environ 100 millions de personnes. Les premiers embryons d’État ne sont apparus en Asie du Sud-Est qu’au Ier siècle avant notre ère, et depuis lors d’innombrables populations n’ont cessé de résister à leur extension, et de se mettre hors de leur portée dans la Zomia. L’anthropologue américain James C. Scott éclaire leurs tentatives de se soustraire à l’assujettissement par différentes pratiques « statofuges ».

L’ouvrage déconstruit l’idée que les « populations tribales » des collines, pratiquant la chasse, la cueillette et l’agriculture itinérante sur brûlis, seraient les « ancêtres vivants » (ou « peuples premiers ») des « civilisés » des plaines. Elles sont au contraire d’origines incroyablement diverses et mélangées, issues d’épisodes de migration, de fuite, de résistance, qui ont pris place au long des deux millénaires écoulés.

L’auteur met au jour le sens réel des dichotomies habituelles qui opposent le « civilisé » au « barbare », « sauvage », « primitif », ... : elles recouvrent toutes l’opposition entre « assujetti » et « non assujetti », ni plus ni moins. Et toute « tribu » est un « effet d’État » : ce sont les États qui créent les tribus, en cherchant à catégoriser des populations selon des critères parfois complètement arbitraires, et à leur assigner des chefs issus de leurs rangs afin de les gouverner. Scott déboulonne également les représentations gradualistes qui prétendent que l’histoire mène les sociétés de la cellule familiale à l’État-nation en passant par le clan, la tribu, le village, la cité...

L’auteur défend un « constructivisme radical ». Il entend montrer que les modes de vie et les cultures (très diverses) des populations de la Zomia, de même que leurs identités ethniques, sont le produit d’une volonté politique : éviter ou se soustraire à l’emprise des États, et à l’assujettissement qui est co-extensif à l’expansion territoriale de leur souveraineté. Parfois aussi, empêcher que des projets d’essence étatique n’émergent en leur sein, par effet d’imitation des États des plaines.

Scott estime son analyse valable jusqu’à la seconde guerre mondiale. Mais dans les dernières décennies s’est quasiment achevé ce que l’auteur nomme la « dernière enclosure » : l’assujettissement aux États-nations d’Asie du Sud-Est des populations qui leur résistaient encore. Scott pointe le rôle déterminant des « technologies d’abolition de la distance » (routes praticables à longueur d’année, véhicules motorisés, transport aérien, télécommunications) dans la suppression de la « friction » que les territoires difficiles d’accès opposaient à l’extension de la souveraineté étatique. Au temps pour le mirage de la « neutralité de la technique »...

Scott place en exergue de son livre ces mots de Pierre Clastres : « L’histoire des peuples sans histoire, c’est [...] l’histoire de leur lutte contre l’État. » L’histoire s’écrivant essentiellement sur la base d’archives écrites émanant en majorité de l’État (recensements, registres fiscaux, récits militaires, chroniques dynastiques, etc.), on mesure la profonde vérité de cette affirmation. Et l’on comprend que Scott développe l’hypothèse audacieuse que certaines populations auraient délibérément abandonné l’écriture, en tant que technique favorisant l’émergence de l’État et bridant la grande plasticité sociale qui permet selon lui à ces sociétés de se rendre « illisibles » au regard des États.

Lorsque l’auteur affirme faire œuvre d’« histoire anarchiste », à n’en pas douter il faut l’entendre en deux sens : non content de proposer une histoire interprétative de populations en lutte contre l’État, par ce travail académique au sens noble mais non dénué de souffle, Scott descelle de la muraille étatique une pierre aux arêtes intellectuelles tranchantes pour la mettre entre les mains des anarchistes d’aujourd’hui. Ce ne sont donc pas les 440 pages de l’ouvrage ni son dense appareil de notes qui en font un pavé...